Discours de Patrick Bloche
Conseiller et député de Paris, Président de la Commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale

Merci beaucoup de votre invitation. Je suis vraiment très heureux, Emmanuel, de vous retrouver, de retrouver un certain nombre d’interlocuteurs avec lesquels j’ai eu grand plaisir à échanger lors de la préparation de mon rapport sur le projet de loi relatif à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine. D’ailleurs, à cette occasion, nous avions pris date de nous retrouver à Lyon et je tenais beaucoup à respecter cet engagement. Je tenais également à vous souhaiter un très joyeux anniversaire, ce n’est pas tous les jours, comme l’on sait, que l’on a vingt ans.

Mesdames, Messieurs, je voudrais tout d’abord vous dire ô combien je suis heureux d’être aujourd’hui à vos côtés, vous qui représentez si bien la diversité et l’excellence de la formation artistique dans notre pays. Dans une société si profondément hantée par l’angoisse du lendemain, de l’avenir, l’irrigation par l’art de la formation de nos jeunes concitoyens revêt, en effet, une importance que je crois absolument essentielle. Elle doit d’ailleurs, mais vous en êtes convaincus, s’étendre à tous les élèves dès les débuts de leur scolarité. L’initiation à l’art est en effet l’une des missions essentielles de l’Éducation nationale et c’est d’ailleurs cette conviction profonde qui a déjà conduit l’Assemblée nationale à promouvoir, dans la loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la République du 8 juillet 2013, l’éducation artistique et culturelle comme l’une des composantes incontournables de la formation générale de tous les enfants, et à instituer, à cette fin, des parcours d’éducation artistique et culturelle.

Je vous indique d’ailleurs qu’à l’initiative de la Commission des affaires culturelles et de l’éducation que j’ai le plaisir de présider, l’Assemblée nationale a veillé à vous associer explicitement à cette mission, en amendant le projet de loi sur la création, qu’Emmanuel évoquait à l’instant et sur lequel, je crois que c’est l’intérêt de mon intervention, je vais m’efforcer de vous donner un éclairage aussi précis et complet que possible à l’issue de cette première lecture à l’Assemblée nationale, le projet de loi ayant été adopté le 6 octobre dernier.

Dans la continuité de cette démarche, l’art doit s’imposer au cœur du paysage de notre enseignement supérieur. Votre mission va ainsi bien au-delà de la formation des créateurs de demain. Grâce à la forte singularité de leurs approches pédagogiques centrées sur l’apprentissage de la création par la création et sur le recours intensif aux pédagogies de projets, grâce aussi à leur puissant potentiel d’innovation technologique et sociétale, lié à leur vocation à questionner et à investir le monde, grâce enfin à leur capacité à essaimer la création dans tous les territoires, vos écoles, je vous le dis avec beaucoup de sincérité et de conviction, sont indispensables au rayonnement de notre enseignement supérieur tout entier. C’est pourquoi nous nous sommes attachés, avec détermination, mais aussi avec beaucoup d’enthousiasme, au cours de l’examen en première lecture du projet de loi, à conforter et à moderniser le système d’enseignement supérieur de la création artistique, étendant même cette démarche, en prolongement d’une mission d’information dont j’avais conduit les travaux en 2014, aux écoles d’architecture.

Trois grandes ambitions seront tirées de nos débats et, je l’espère, rencontreront vos préoccupations et vos espoirs.

La première est de renforcer la place de la recherche dans les écoles d’art, indispensable à leur attractivité, à leur visibilité, à leur excellence et, cela a déjà été évoqué, à leur rayonnement international. L’article 17 du projet de loi dispose ainsi, sans ambiguïté, que les écoles d’art doivent former ceux de leurs étudiants qui le désirent à la recherche. À mon initiative, il précise même qu’elles pourront désormais délivrer, à côté des diplômes d’écoles de 3e cycle qui se sont multipliés au cours des années les plus récentes, des doctorats nationaux, soit seules, soit en association avec des écoles doctorales sur le modèle des expériences très prometteuses conduites, par exemple, par les cinq écoles supérieures parisiennes de la création et l’École normale supérieure, par l’école d’Aix-en-Provence et celle de la photographie d’Arles ou encore par l’université d’Aix-Marseille, mais je suis sûr qu’il y a encore d’autres références. Dans un même esprit, le projet de loi étend aux enseignants des écoles territoriales d’art la possibilité déjà offerte aux professeurs des écoles nationales de se voir confier des missions de recherche en bénéficiant, bien évidemment, des décharges horaires nécessaires.

Ce rapprochement, qui était urgent, s’inscrit dans notre deu­x­ième ambition : parachever l’inscription des études d’art dans le droit commun de l’enseignement supérieur, le fameux « LMD », et harmoniser les missions et le fonctionnement des établissements tout en confortant leurs spécificités. Le projet de loi étend ainsi aux établissements d’enseignement de la création l’autonomie garantie par la loi sur l’enseignement supérieur et la recherche du 22 juillet 2013. Il leur applique, en cohérence, la procédure d’accréditation qui substitue aux lourdes validations parfois de toutes les maquettes de formation une autorisation globale pour cinq années à ouvrir des formations et délivrer des diplômes dans les domaines définis au préalable. Cela vaudra, j’y reviens car cela est, à mes yeux, décisif, pour tous les degrés de diplôme, y compris le Doctorat.

Pour autant, l’Assemblée nationale a veillé à préserver les éléments qui font l’originalité de l’enseignement artistique. Dans l’exercice de votre mission de vocation qu’est la formation initiale et continue à la création, l’article 17 du projet de loi rappelle ainsi l’étendue des activités que peuvent exercer les établissements supérieurs d’art, allant de la recherche et de la veille artistique, scientifique et pédagogique, à la contribution à la vie des territoires, en passant bien sûr par la coopération internationale comme cela vient d’être fort excellemment rappelé.

En prolongement, le projet de loi, tout en affirmant clairement le rôle central des enseignants titulaires, étend à toutes les écoles d’art la possibilité de recruter des artistes et des professionnels qui apportent une contribution importante à la démarche si particulière et nécessairement diversifiée, qu’est l’apprentissage de la création. Cette harmonisation longtemps attendue pose bien sûr la question lancinante, et je remercie Farida Boudaoud d’avoir lancé le sujet et Olivier Bianchi d’avoir poursuivi, du rapprochement du statut des enseignants des écoles territoriales d’art de celui des enseignants des écoles nationales. Vous le savez, la Commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale s’est à plusieurs reprises inquiétée de l’émergence d’une dissymétrie importante, entre les seuils de recrutement ou les échelles de rémunération dont les responsabilités pédagogiques sont pourtant si proches. L’Assemblée nationale a même demandé au Gouvernement dans la loi sur l’enseignement supérieur et de la recherche de 2013 de se saisir assez rapidement de cette question en lui remettant un rapport, que nous avons finalement reçu au printemps dernier. Il nous était impossible d’aller plus loin, la Constitution, vous le savez peut-être ou vous l’ignorez, interdisant aux parlementaires de prendre toute initiative susceptible d’alourdir les dépenses publiques, si bien que nous sommes victimes de ce qu’on appelle, dans le langage parlementaire, l’article 40. De ce fait, nous n’avons pas pu aller plus loin dans les discussions que nous avons eues en séance, puisque toute initiative aurait conduit à alourdir les dépenses publiques et nous n’en avons pas la possibilité constitutionnelle. Néanmoins, le sujet a été largement évoqué dans l’hémicycle et a fait l’objet d’un consensus sur tous les bancs, et de ce fait, je voulais vous dire combien la représentation nationale veillera avec attention et détermination, un peu dans l’esprit de l’initiative que nous avions prise en 2013, à ce que le pouvoir exécutif, le Gouvernement, résolve rapidement le problème qui est posé, en avançant dans l’une ou l’autre des deux directions dessinées par le rapport auquel je faisais à l’instant référence, qu’il s’agisse de la création d’un cadre d’emploi spécifique pour les enseignants des écoles territoriales aligné sur celui des enseignants des écoles nationales, ou de l’expérimentation, c’est une autre piste qui présente aussi un intérêt, d’un cadre professionnel trans-fonction publique.

Notre troisième et dernière ambition est de garantir l’équité sociale dans l’enseignement supérieur artistique et d’étendre son assise dans tous les milieux socio-économiques. Nous en conviendrons tous, et cela a d’ailleurs été rappelé ce matin : il ne peut y avoir d’art et de création dynamique lorsque son exercice et sa contemplation tendent à devenir le monopole de quelques catégories sociales. Or, cette exigence de diversité est un défi complexe dont les ramifications s’étendent bien au-delà de vos seules écoles en amont comme en aval de votre intervention. En amont, elle impose ainsi que l’on veille à ce que tous les lycéens disposent des informations et des moyens nécessaires pour épanouir leur vocation artistique. Je connais votre investissement dans le renforcement de la visibilité des écoles d’art sur le portail des admissions post-bac et dans le développement des réseaux collaboratifs de mentorat ou de tutorat. Vous connaissez le nôtre dans la fourniture des conditions équitables d’études, grâce à l’alignement des bourses du ministère de la Culture sur celles du ministère de l’Enseignement supérieur et surtout à leur revalorisation et à leur extension au cours de ces trois dernières années. Mais il nous faut tous aller plus loin encore en sortant en particulier du piège de la sélection. Le danger est grand, en effet, que les difficultés des concours d’entrée qui exigent si souvent le suivi d’une année de préparation aboutissent dans les faits à exclure les jeunes qui ne peuvent s’offrir de « prépa privées » comme on dit, dont le nombre et le coût ont explosé au cours des dernières années. C’est pourquoi le projet de loi relatif à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine a donné une très forte impulsion aux classes préparatoires artistiques publiques, mises en œuvre par les collectivités territoriales, en organisant mieux leur cohérence pédagogique et en conférant à leurs étudiants le statut et l’accès aux bourses de l’enseignement supérieur.

Ces initiatives constituent des premiers pas que je crois indispensables, mais elles auront besoin de votre relais, de votre mobilisation qu’évoquait Olivier Bianchi à l’instant, pour faire émerger de nouvelles générations de créateurs plus paritaires et mieux conformes à la diversité culturelle de notre pays. En particulier, il me paraît toujours aussi urgent de mieux sécuriser, cette fois-ci en aval, les études et les carrières artistiques dont l’incertitude des débouchés effraie et parfois décourage trop de nos jeunes concitoyens. Nous pourrons convenir là encore des progrès accomplis, tant au niveau national pour assurer la reconnaissance et la stabilité du « métier » d’artiste, qu’au niveau de vos nombreuses écoles pour garantir l’insertion efficace de vos étudiants. Je veux d’ailleurs saluer ici très fortement les initiatives que vous portez et que porte l’ANdÉA. Je songe en particulier aux nombreux observatoires d’insertion, aux importants efforts de valorisation et de diffusion des travaux d’étudiants, à la constitution de réseaux de plus en plus denses et d’associations d’anciens élèves. Sur cette question, comme sur toutes les autres, je suis évidemment très curieux d’entendre vos propositions, même si j’en connais quelques-unes, et je sais qu’elles sont non seulement nombreuses, mais toujours imaginatives. Nul doute qu’elles nous conduiront à aborder des enjeux plus larges, enjeux que soulève dans notre pays la reconnaissance de la création comme l’une des forces les plus indispensables à son rayonnement.

Soyez donc assurés, Mesdames, Messieurs, de la profonde détermination de la Commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale à joindre toutes ses forces aux vôtres pour que nos si belles écoles d’art demeurent longtemps les formidables viviers de talents et d’espoirs qu’elles sont si manifestement aujourd’hui.

source : demainlecoledart.fr